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Cipre, artiste libre

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Cipre, artiste libre

Paris, 1968. C’est le début de l’hiver, les fêtes de fin d'année viennent tout juste de se terminer. En ville, l’atmosphère sous tension est de plus en plus palpable. Le jeune couple attend l’arrivée imminente de leur deuxième enfant. Une fille cette fois, le choix du roi… C’est en ce premier dimanche de l’année que Stéphanie décide du jour J. Mais à la grande surprise de ses parents, il s’avère de toute évidence que Stéphanie est un garçon. Stéphane Cipre est né le 7 janvier, à l’aube de la rupture d’un système piégé par les revers de sa société de consommation. À la maison, les deux garçons occupent toute l’attention de leur mère affectueuse et dévouée tandis que leur père dessine une carrière laborieuse. Alors chef d’atelier modéliste-styliste, le projet est de reprendre l’affaire parisienne du patron qui lui, entreprenait de poursuivre son activité à Nice. Mais par un changement d’avis soudain, c’est finalement les Cipre qui quitteront la capitale pour débuter leur affaire familiale sur la Côte d’Azur. Une aubaine pour cette famille niçoise depuis plusieurs générations de « rentrer à la maison ». Pour les parents, on jongle entre l’atelier, ses créations et son développement ; le foyer et son intendance ; et les bichounes qui grandissent à un rythme sportif entre mer et montagne autant que possible. Pour les petits, c’est le début de la vie sociale, l’entrée à l’école.

    Pour Stéphane, c’est l’amorce d’une nage à contre-courant. Enfant, il est du genre calme, il va où on l’emmène sans faire d’histoire. À l’école, il est là, ne perturbe pas, tranquille, pacifiquement en train de rêver le plus souvent. Les règles de grammaire et autres formules abstraites préétablies ne l’intéressent pas. Il est cependant très alerte dès qu’il s’agit d’activités manuelles. À la fin de l'école primaire, la maîtresse donne en travaux artistiques la consigne de réaliser une poupée à ses élèves. Quarante ans plus tard, elle se souviendra encore de celle de Stéphane. Un résultat étrangement habile pour un si jeune garçonnet et si beau… Il comble ces années dans des occupations extra-scolaires, chez les Éclaireurs notamment, et surtout dans le sport. Il s’essaiera au judo, au rugby, et fera d’excellentes performances en ski. Il intègre l’équipe fédérale et remporte la sixième place des championnats de France de saut à ski à l’âge de 14 ans.

    Le passage au collège marquera un tournant pour Stéphane. Pas des moindres. Une période de confrontation face à ses premiers échecs et une autorité qui lui est difficilement supportable. Des problèmes de discipline loin de l’ordinaire. Stéphane est un garçon poli et respectueux. L’ennui, c’est qu’il a tendance à se considérer comme un adulte et ne parvient pas à accepter le fonctionnement hiérarchique dans lequel on lui dit ce qu’il doit faire et comment le faire. Il est conscient que des façons d’apprendre il n’y en a pas qu’une, son avis il l’a, et les moyens de s’exprimer il n’en doute pas. Il fera l’école buissonnière et ses heures de sport seront remplacées par des rendez-vous avec les filles et les copains. Il ne passera pas plus de trois années au collège, dont deux en sixième avant d’être renvoyé définitivement.

    C’est en pension que ses parents, démunis, penseront trouver la solution à ses difficultés disciplinaires. École stricte et catholique, Stéphane retiendra de son expérience chez les Maristes les moments d’enfantillages après le couvre-feu, et ceux avec le Père Doucin, alors retraité au sein de l’établissement. Quelques entretiens accueillants et chaleureux entre les deux individus résumeront la situation. Stéphane n’est pas un mauvais garçon mais sa place n’est pas ici. L’institution ne reconduira pas son inscription une deuxième année. 

    Devant la réalité de la situation, il semble clair que Stéphane ne soit pas conçu pour rester assis à écouter, il faut combiner. Lorsqu’il a 15 ans, grâce à une dérogation, les négociations parents-enfant débouchent sur la solution d’un CAP de modéliste-styliste à entreprendre dans l’entreprise familiale. En alternance le CAP, point trop n’en faut. Mettre sa dextérité au service d’un travail manuel donnera du sens à ses journées. Aux côtés de son père, qualifié Meilleur Ouvrier de France 8 ans auparavant, Stéphane apprend l’exigence, la précision de l’artisanat et s’exécute de façon remarquable. Le goût des choses n’est pas le même lorsque l’on se sent libre de faire, libre d’agir. À 18 ans il réussit avec brio ses examens qu’il décroche avec mention très bien. 

    Il démarre une vie de jeune adulte quelque peu hyperactive cumulant ses journées de modéliste avec un emploi dans la restauration le soir et des sorties régulières avec les amis la nuit. Des amis oui, dont certains seront toujours présents à ses côtés à mi-parcours d’une vie, et qui rigolaient à l’époque de voir Stéphane faire de la peinture… Car il ne pense pas qu’à gagner sa vie et s’amuser. Il s’intéresse à l’art aussi. Lorsqu’il a du temps devant lui, il file à la Villa Thiole croquer des esquisses par plaisir et s’inscrit aux cours en région de l’école du Louvre pour apprendre l’Histoire de l’Art. Il est jeune, beau garçon, la vie lui sourit et il sourit à la vie. Stéphane est d’un tempérament dynamique, enjoué, généreux et davantage meneur que suiveur. Une année, il prendra l’initiative de faire tout le nécessaire pour que les fêtes de fin d’année soient aussi un moment de joie pour les plus démunis près de chez lui ; une autre, il n’hésitera pas à plonger pour secourir un homme de la noyade. Pas loin d’une décennie s’écoulera pour Stéphane, tout proche de goûter à l’équilibre d’une vie. Son avenir semble tout tracé. Professionnellement, il marche dans les pas de son père, fait preuve de sérieux, effectue un travail soigné, participe aux créations de projets de l’atelier et devient un élément important dans l’entreprise familiale. En couple depuis plusieurs années, son mariage s’ajoute au présage d’une vie réussie sous tout rapport. 

    Mais il n’en sera rien. Le mal rôdait tout près, à ses côtés. Anéanti devant l’ampleur du mensonge, ses repères s’effondrent. Son mariage vole en éclats et Stéphane tombe malade. Les troubles engendrés par le choc émotionnel le condamnent à vie à des prises de médicaments. Plus rien ne compte. La marche à suivre, qu’elle soit sociale ou familiale, importe peu. Il abandonne l’entreprise parentale, s’isole dans son petit appartement et démarre son traitement. Douze cachets par jour et une psychothérapie. Il se livre sans détour à cette introspection douloureuse mais nécessaire, et trouve les réponses aux questions délicatement amenées par sa thérapeute. C’est à cette même période qu’il commence à façonner ses premiers objets. Il découvre un nouveau bien-être, et retrouve une sérénité, authentique cette fois, telle une art-thérapie. Plusieurs années d’analyses médicales et d’ordonnances ajustées aboutiront à un diagnostic libérateur. Troubles et autres dérèglements ont disparu. Le traitement est terminé. 

    Stéphane se relève de son péril qui l’aura abasourdi avec un regard neuf sur l’existence et pourvu d’une nouvelle énergie. Il vit à l’époque du revenu minimum d’insertion et continue de fabriquer ses objets qu’il vend sur les marchés artistiques. Mais il faudrait qu’il sache souder pour progresser. Il rentre alors dans une société de plomberie en tant que stagiaire pour apprendre à assembler les métaux. Devant l’efficacité de Stéphane, son patron lui propose un contrat, un vrai métier. Même si un jour il collectionnera des oeuvres Cipre, sculpter n’était pas selon lui une ambition très sérieuse. Et pourtant… 

    Stéphane sait ce qu’il veut faire à présent. Il a 29 ans et c’est créer qui l’aspire. Vingt ans plus tard, Stéphane Cipre est devenu artiste, et libre de bouleverser les codes d’un langage établi. Artiste, et libre d’exprimer sa sensibilité sur quelques bassesses d’un monde réel. Artiste, et libre de transmettre ses pensées épurées sous l’aspect brut des métaux.

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Cipre, free artist

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Cipre, free artist

Paris, 1968. Winter is beginning, the festive season has just finished.  In the city, the tense atmosphere is increasingly palpable.  The young couple are expecting their second child any day now.  A girl this time, the king's choice... It was on the first Sunday of the year that Stéphanie decided that it was D-day. But to her parent’s great surprise, it was crystal clear that Stéphanie was a boy.  Stéphane Cipre was born on 7 January, at the dawn of the breakdown of a system trapped by the pitfalls of a consumer society.  At home, the two boys took up all the time of their devoted and affectionate mother, while their father was forging a laborious career.  At the time, he was the head fashion designer, and he aimed to buy the Parisian business from his boss, who would continue to run his business in Nice.  But with a sudden change of mind, it was finally the Cipres who left the capital to set up their family business on the Côte d'Azur.  A boon for this family, who were able to return to their home town of Nice, where the family had lived for several generations.   The parents juggled between the studio, their designs and the growing business; managing the household and the property; and the little bundles of joy who grew at a healthy rate alternating between the sea and mountain whenever possible.   The children began their social life when they started school. 

    For Stéphane, it was then that he found himself swimming against the tide.  He was a calm child, wherever you took him, he never made any fuss.  At school, he never caused problems, he was calm, peaceful and spent most of his time day-dreaming.  The rules of grammar on other pre-established abstract equations, held no interest for him.   However, he would suddenly wake up whenever practical activities were on the cards.  At the end of primary school, the teacher asked her pupils to create a doll as an art project.  Forty years later, she still remembers Stéphane's doll.  A strangely clever achievement for a boy who was so young and beautiful. He filled in the years with out of school activities, in the Scouts and especially playing sports.  He tried judo, rugby, and got pretty good at skiing.  He joined the national ski association's team and won sixth place in the French ski jumping championship at the age of 14. 

    Going to secondary school was a turning point for Stéphane.  To say the least.  And so, began a period where he had to confront his first failures and an authority that he found difficult to bear. Discipline was a significant problem.  Stéphane was a polite, respectful boy.  The problem was that he tended to think of himself as an adult and could not accept the hierarchical structure in which he was told what he should and shouldn't do.  He was aware that there was more than one way to learn, he had his own opinion and was in no doubt of his ability to express himself.  He played truant and his sport classes were replaced by trysts with girls or hanging out with pals.  He spent no more than three years at secondary school, including being forced to spend two years in Year 7 (age 11/12), before finally being expelled. 

    Desperate, his parents finally thought that they had found the solution to his disciplinary problems by sending him to boarding school.  What Stéphane took from his experience in this Marist school (strict, catholic order) included the childish moments after lights out and those spent with Father Doucin, who had then retired from the school.  A few welcoming, warm conversations between two individuals would sum up the situation.  Stéphane was not a bad boy, but this was not the place for him.  The school refused to accept him as a pupil for a second year.  

    Faced with the reality of the situation, it seemed clear that Stéphane was simply not designed to just sit and listen, he need to do several things at once.  When he was 15, thanks to a loop-hole discovered through parent-child negotiations, it was agreed that he would be apprenticed as a fashion designer in the family business.  And take a part-time vocational qualification, because you can have too much of a good thing.  Putting his manual dexterity to use, gave meaning to his days.  At his father's side, who had been awarded the accolade of Best Artisan in France eight years earlier, Stéphane learned about setting high standards, how precise craftsmanship could be and produced remarkable work.  Things have a different taste when you feel free to act.  At 18, he passed his exams with flying colours, and was awarded a distinction.  

    He began his adult life a little hyperactively, working as a designer by day and as a waiter in the evenings, then going out regularly with his friends at night.  Yes, friends, some of whom are still around today, at his side, half way through his life, and who at the time laughed to see Stéphane painting. Because they didn't think you could earn a living while having fun.  He was also interested in art.  When he had a bit of spare time, it would go to the Villa Thiole, and do a few sketches, just for pleasure, then he enrolled in a local class run by the Louvre on History of Art. He was young, handsome, life was smiling at him and he was smiling at life.  Stéphane had a dynamic, playful, generous nature and was more leader than a follower One year, he decided to do everything possible to ensure that the festive season was a joyful as possible for the destitute near his home; another time, he didn't think twice about diving in to rescue a man from drowning.  Almost a decade went by for Stéphane, where he felt very close to enjoying a balanced, rounded life.  His future seemed to stretch before him.  Professionally, he followed in his father's footsteps. He was dedicated, worked meticulously, helped in creating the studio's business and became a key figure in the family company.  After being in a relationship for many years, his marriage was yet one more sign of a successful life.  

    But the truth was quite different. Ugliness was lurking nearby, at his side.  Crushed by the magnitude of the lie, his life fell apart.  His marriage shattered into tiny pieces and Stéphane became ill.  The disorders caused by the emotional shock condemned him to a life on medication.  Nothing mattered any more.  Doing the right thing, whether socially or for the family meant nothing to him.  He abandoned the family business, hid himself away in his tiny flat and began his treatment.  Twelve pills a day and psychotherapy.  He gave himself up to this painful but necessary introspection, and found the answers to questions delicately asked by his therapist.  It was during the same period that he began to produce his first art objects.  Like art-therapy, he discovered a new well-being, and found true peace. Several years of medical tests and prescriptions ended in a liberating diagnosis: All disorders and other problems had disappeared.  The treatment was over.  

    When Stéphane recovered from this life-threatening experience, he was astounded to find he had a fresh way of looking at life that invigorated him.  At the time, he was living on a basic State income and continued to make his objects which he sold at local art markets.  But he needed to learn how to solder to progress.  So, he joined a plumbing firm on a work-experience contract to learn how to assemble metal.  Seeing Stéphane’s evident skill, his boss offered him a full-time contract, a real job.  Even though one day, he would collect the Cipre’s works, he had a poor view of sculpting as a serious ambition.  And yet...  

    Stéphane now knew what he wanted to do.  He was 29, and he was drawn to creating.  Now, twenty years later, Stéphane Cipre has become an artist, and is free to break the conventions of an established language.  He is an artist who is free to express his sensitivity to some of the baseness in the real world.   An artist who is free to transmit his pared down thoughts in a gross metallic form.